Le Trône et le Bidet

Le Trône et le Bidet

Un Trône et un Bidet cheminaient côte à côte
Dans le fourgon bâché d’un collecteur d’antiques.
Trône, dans sa superbe, tenait la dragée haute
A ce siège hygiénique vêtu de céramique.
Lui, était en noyer, et doré à la feuille,
Ses pieds fort bien tournés, aux pattes de griffon,
Soutenaient un dossier hautain, fourré d’orgueil,
Tapissé de damas et marqué d’un blason.
On lisait la devise “Totum est pro nobis”.
Ecrasant de sa morgue le modeste ustensile,
Il narre, au bassin blême, son important office :
-Auprès de plus d’un saint, j’ai su me rendre utile.
Evêques, archevêques, nonces apostoliques
Ont posé leur séant sur mon coussin moelleux.
Mobilier écclésiaste, j’ai tenu les reliques
Et les vêts somptueux de ces hommes de Dieu.
Je connais le brocart, le velours et la soie,
La pompe et l’apparat me sont lots ordinaires.
Puissance, Vertu et Gloire, voilà en quoi j’ai foi !

Puis, daignant se pencher vers l’objet de misère,
S’enquiert de l’origine de la piteuse chose
Qui, tel un nain blafard, va, gisant à ses pieds…


-Moi ?… répond la cuvette, je viens de maison close
Où pendant des années j’ai eu à travailler ;
Une maison honnête, réputée et sérieuse,
Pensionnaires accortes, girondes à l’envi,
Et si je n’ai point eu cette vie fastueuse
Que naguère vous eûtes, je n’aurai nulle envie
De troquer mon passé, même pour mille écus.
Je préfère mon labeur aux ors et aux grands-messes,
Vous supportiez les saints, moi je soutins les culs
Des Ninon, des Louison, ô fesses de déesses ;
Tous ces astres douillets, charnus et gémellaires
Sur mes bras accueillants venaient trouver fraîcheur,
S’abreuvant en riant à l’étang sanitaire,
M’offrant, voluptueux, leurs sublimes rondeurs.”

A l’ouïe de ce discours, le meuble épiscopal,
Effaré au récit d’une vie dissolue,
Rompt sitôt l’entretien. Et quant au bac d’opale,
Chevauchant sa mémoire, il plane dans les nues.


Je n’ai pas de morale à cette courte fable,
Non plus que de maxime à offrir en pitance.
Mais qu’on soit ouvrier ou bien qu’on soit notable,
Une chaise percée, un fauteuil de Byzance,

Il est mille et une raisons de tolérance.

Fable de François Grand-Clément

fgc
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