Joute II

Joute : Fables en rimes - Sujet : Un Cafard se trouvant laid se parant des couleurs vives des autres êtres et finissant par en être victime…
(Sujet proposé par Pierre M.)

Fabulistes engagés : Pierre - Val le Fabuliste - Jean du Frout - FGC

Le Cafard

Un Cafard, taillé pour l'aventure,
(Du moins le croyait-il), de son égout natal
Découvrit l'ouverture :
« Enfin ! s'écrie ce héros sans égal
En foulant le terrain d'une pauvre cité,
En ce jour, ce royaume, ô conquête suprême,
Dépose sur mon front l'ultime diadème
De ma ténébreuse beauté… »
Au matin, le soleil illumina la terre :
« Moi qui mettais le monde entier dans mon égout !
Se dit-il hébété ; je ne savais pas tout… »
Comme un jour ne résout jamais un seul mystère,
Le Cafard découvrit
Dans les bouts d'un miroir son authentique face :
« Quelle horreur ! » lança-t-il. Pour un si bel esprit,
La Nature m'a fait sans beauté et sans grâce… »
Surmontant son dépit,
Il fixe sur sa carapace
Les lumineux débris.
Cette étrange et nouvelle beauté
Proposa à chacun de voir sa vérité…
A peine s'était-il lancé dans la carrière,
Que madame la Pie,
Attirée par les feux séduisants de la pierre,
Emporte Cafardot dans le fond de son nid.
Qui ne le sait ? La Vérité
Est un miroir ;
Quand on veut l'éviter,
On la met au tiroir.

Auteur : Pierre M.


La Blatte transformiste

Une Blatte avait le cafard,
Paradoxe, je le sais, trop attendu ;
Mais d’un éponyme cousin tout aussi hurluberlu
Qui pour la petite histoire
A vouloir trop approcher la lumière,
Aveuglé, en était tombé de scène

Elle traînait même peine,
Désirant quitter ses sombres repaires
Pour se parer d’éclats
Autre que ceux ternes des siens, tristes Cancrelats ;
Oui, devenir artiste
Et même transformiste,
La voilà la belle idée !
Aussitôt notre pâle Brachetti
De se faire de tous le sosie :
Détritus et déchets glanés
Lui font de chacun le costume ;
La peau d’un agrume ?
Du feu de la Salamandre,
C’est à s’y méprendre !
Une feuille de fenouil ?
Du vert et jaune d’une Grenouille
C’est à s’y tromper !
Du jus d’une Cerise grimé ?
D’une écarlate Coccinelle
On pense sa robe aussi originelle ;
Ornée même de quelques plumes
Et voilà assez de volume
Pour faire croire à Pie,
Enfin à sa queue… Couvert d’une, c’est ainsi
Que notre drôle, d’un de ces volatiles, pris pour défi
D’aller parader sous son nid !
Mais notre cas, fardé de tant de teint
Qu’on aurait dit Arlequin,
Attira ainsi peinturluré
Seule la becquée
Du perfide Oiseau
Qui l’avalant cessa de quelques mots,
Car il était également bavard,
Le jeu vétillard
De celui qui de Fregoli
N’en eut qu’un même talent, fortuit,
Pour son épitaphe :

De changer de coiffe,
Toujours et quoi qu’on en fasse,
Au-dessous en demeure la même face !

Auteur : Val


Coccinelle et Cancrelat

Comme elle folâtrait dans la verte pâture,
Volant de-ci, de-là, en quête d’aventure,
Coccinelle rencontra un noir cancrelat.
« Dieu vous bénisse » dit-il, saluant bien bas.

« Laissez donc le bon Dieu en dehors de l’affaire !
Il a tant de soucis, il a bien mieux à faire !
J’en ai vraiment assez de ces bondieuseries
Qu’on raconte sur moi sur la foi des on-dit.

On me voit dévote, bigote, cul béni,
Grenouille en bénitier, punaise en sacristie.
Je crois ce que je crois, je vis comme je vis,
Qui sait si le Seigneur fait partie de ma vie ?

Je suis comme mon dos, rouge ou noir par endroit,
Tantôt l’un, tantôt l’autre et les deux à la fois.
Monsieur le Cancrelat qu’on nomme aussi cafard
On vous traite vous-même avec trop peu d’égards.

Vermine, on vous écrase et on vous extermine.
Etat d’âme, on vous craint pour vos pensées chagrines.
Comment nait la rumeur, on ne le sait pas trop,
Mais elle se répand et vous colle à la peau.

Cessons donc de juger les gens sur l’apparence.
Ecoutons-les parler, donnons-leur une chance.
Pour peu que l’autre ait pu s’exprimer tout d’abord,
Chacun garde le droit de n’être pas d’accord

Moralité :

Le prêt-à-penser propose, en prêt-à-porter,
Des costumes qui masquent la réalité.

Auteur : Jean du Frout


Le Ravet

Dans l’île Guadeloupe,
Caché sous une latte,
A l’écart de la troupe,
Habitait une blatte
Qui avait le cafard.
Oui, il broyait du noir :
Ses prières et avé
Ne savaient l’enlever
De sa vie de ravet
Sans couleur et obscure.
Or, les choses ne durent
Que quand on les accepte…
Voilà qu’un jour, l’insecte,
Délaissant son repaire
Aussi sombre qu’austère
Partit se mettre en quête
Et d’azur et d’air pur.
Sorti de sa masure,
Il voit un papillon
Se poser devant lui.
Dans le ciel, l’Astre luit…
L’existence est cruelle
Et le ravet aussi :
Il découpe les ailes
Du pauvre cramoisi,
Les colle sur son dos.
Mais, là haut, un oiseau
Fond sur le déguisé
Et son bec aiguisé
Le découpe en morceaux
Avant de l’engloutir.

Ne soyons pas si sots,
Tachons de réfléchir
Avant que d’enfiler le vêtement idoine
Car, parfois, l’habit fait le moine…

Fable de François Grand-Clément

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